USA : Pire que Chutzpah !
Par Edward S. Herman
CHUTZPAH : désigne le dernier degré de l’arrogance, de l’impudence, de
la plus totale absence de honte ou de scrupules. Synonyme généralement
péjoratif d’audace, d’insolence, d’impertinence, il cesse d’être
péjoratif dans les milieux où l’impudence est de règle… En hébreu, le
mot chutzpah marque une indignation envers quelqu’un qui a dépassé
outrageusement et sans vergogne les bornes du comportement acceptable.
Quand on voit la Secrétaire d’État Hillary Clinton et le président
Barack Obama, l’air grave et offusqué, mettre en garde la Syrie contre
un recours aux armes chimiques, « totalement inacceptable » selon Obama,
ou « qui passerait la ligne rouge et dont les responsables auraient à
en répondre » selon H. Clinton, et qu’on voit le New York Times [comme
la plupart des médias occidentaux] et tout l’establishment occidental
reprendre et soutenir ces déclarations, on reste baba devant une aussi
époustouflante hypocrisie. Alors que les États-Unis, précisément,
détiennent le record d’utilisation des armes chimiques dans le monde, se
sont toujours opposés à la signature d’accords internationaux visant à
en interdire l’utilisation, et utilisent aujourd’hui régulièrement leur
armement à uranium appauvri (armement à la fois nucléaire et chimique,
dont le nombre et le type de victimes va bien au-delà des cibles
directes) dans tous les conflits qu’ils déclenchent ! L’utilisation
massive d’Agent orange au Vietnam ou de munitions au phosphore blanc en
Irak, tout le monde connait, non ? Serait-il possible que seuls Clinton,
Obama et les médias occidentaux ne soient pas au courant ? Ou doit-on y
voir une fois de plus la seule arrogance du pouvoir et cette conviction
qu’il ne saurait y avoir de moralité ou de droit international que
lorsque l’ennemi fait quelque chose de choquant ?
C’est
peut-être bien un mélange des deux, tant le double standard et la
mauvaise foi sont souvent remarquables. L’archétype de ce genre
d’attitude pourrait bien être l’histoire des « pluies jaunes » – des
poisons chimiques que les Soviets auraient déversé dans le ciel du Laos
au début des années 1980. Le flagrant manque de preuves n’avait pas
empêché à l’époque l’administration Reagan d’en tirer le meilleur parti
pour mieux diaboliser « l’Empire du mal ». On eut beau démontrer que
l’accusation était fausse, un chercheur américain, Matthew Meselson,
ayant apporté la preuve que lesdites pluies jaunes n’étaient en réalité
que des déjections d’abeilles, elles n’en furent pas moins toxiques
grâce au Wall Street Journal et aux autres médias de masse. Bien après
le démontage de cette campagne d’intox, Peter Kann, éditeur du Wall
Street Journal, citait encore les « champs empoisonnés du Laos » pour
montrer « qui étaient les bons et qui étaient les méchants » de part le
monde (“Clinton Ignores History’s Lessons In Vietnam,” [Clinton fait
l’impasse sur les leçons d’histoire au Vietnam] WSJ, 9 septembre 1992).
Autrement dit, Kann faisait totalement l’impasse sur la guerre chimique
monumentale et bien réelle que les États-Unis avaient mené au Vietnam,
au Cambodge et au Laos, mais n’en ramenait pas moins cette vieille
histoire de pluies jaunes soviétiques, fut-elle démontrée fausse de
longue date. En fait d’hypocrisie, de malhonnêteté ou des deux à la
fois, difficile de faire mieux ! Ironiquement, c’est justement dans son
propre journal qu’un article de 1997 évoquait les 500 000 enfants
vietnamiens souffrant d’anomalies congénitales précisément dues aux
méthodes de ceux que Kann appelle « les bons » [the “good guys”]. (Peter
Waldman, “Body Count: In Vietnam, the Agony Of Birth Defects Calls An
Old War to Mind,” WSJ, 12 décembre 1997).
Aujourd’hui, les
zélateurs de l’impérialisme américano-centrique s’efforcent eux aussi de
noyer le poisson sur les guerres chimiques du Vietnam et d’ailleurs, ou
sur l’uranium appauvri. Dans son récent « classique du genre » encensé
par l’establishment et la critique, The Better Angels of Our Nature: Why
Violence Has Declined ([Les meilleurs penchants de notre nature :
Pourquoi la violence a diminué],Viking, 2011), Steven Pinker ment
ostensiblement sur la question, expliquant au lecteur que ce qui atteste
de ce regain de moralité dans le monde et de la diminution de la
violence – progrès que les grandes démocraties occidentales peuvent se
prévaloir d’avoir apporté au reste du monde – c’est leur condamnation
des armes chimiques et leur refus d’en faire usage. Mais dans les
quelques pages que Pinker consacre aux violences qui ont marqué la
guerre du Vietnam, pas une seule ligne n’évoque l’utilisation massive de
ces armes chimiques dans l’Opération Ranch Aid et divers autres
programmes menés dans ce pays.
De même pour la Syrie, les
propagandistes officiels n’affirment pas que le gouvernement syrien ait
d’ores et déjà recours à de telles armes, mais seulement que les
Occidentaux ont la preuve que la Syrie se préparerait à en faire usage
en dernier recours. « Ce qui nous inquiète, c’est que le régime d’Assad,
de plus en plus aux abois, ne finisse par recourir à ses armes
chimiques ou n’en perde le contrôle, au bénéfice de l’un des nombreux
groupes qui opèrent actuellement en Syrie » (Hillary Clinton). A ce
propos, ce n’est que récemment que Washington et les médias de masse ont
fini par admettre la présence d’Al-Qaïda parmi les « nombreux groupes »
de « combattants de la liberté » que les Occidentaux soutiennent en
Syrie – et ce que cette présence a de préoccupant.
Ce genre
d’opportunisme pourrait bien se terminer une fois de plus par un
magistral revers de manivelle, comme après avoir soutenu Al-Qaïda en
Afghanistan ou en Libye, les États-Unis soutenant à nouveau ceux qu’on
appellera ensuite « les pires des pires » – passant du statut de «
combattants de la liberté » très généreusement armés et soutenus, à
celui de candidats à la détention illégale, à la torture et aux
assassinats ciblés.
Outre la menace d’armes chimiques en Syrie,
les représentants occidentaux se disent très préoccupés par
l’utilisation de bombes à fragmentation par l’armée syrienne contre des
civils, dans le cadre de ce conflit (C.J. Chivers, “In Syria, Cluster
Munitions Takes Its Toll,” New York Times, 21 décembre 2012). Là encore,
cas de figure à la fois familier et comique, les médias polarisés
collaborent une fois de plus à un effort hypocrite, problématique au
regard des faits, mais surtout lamentable, de diabolisation sélective.
On a accusé les Serbes de « nettoyage ethnique », sans tenir aucun
compte du contexte de guerre civile encouragée par l’OTAN. Mais pas
question d’utiliser ce terme au sujet du nettoyage ethnique pratiqué de
longue date et à grande échelle par Israël en Palestine. Kadhafi
menaçait soi disant Benghazi d’un bain de sang, c’est donc avec la
bénédiction des mêmes médias et de l’ONU que les États-Unis, leurs
alliés de l’OTAN, leurs rebelles autochtones et leurs mercenaires
importés, purent s’offrir un vrai bain de sang avec pour point d’orgue
le lynchage et le meurtre de Kadhafi. Et Hillary Clinton de déclarer
toute fière dans un ricanement : « Nous sommes venus, nous avons
combattu, il est mort ! » [“We came, we fought, he died !” parodiant
pompeusement le “Veni, Vidi, Vici !” de César].
De même les
mythiques armes de destruction massive de Saddam Hussein avaient-elles
servi de prétexte pour la guerre d’agression des États-Unis contre
l’Irak, avec là encore l’anéantissement d’un pays, le massacre de sa
population et l’assassinat du “méchant” dirigeant. Au tour de la Syrie à
présent ! Autre « méchant », l’Iran aussi menace le monde avec son
entêtement à poursuivre son programme nucléaire. C’est sans doute le
prochain sur la liste, dans le programme de production d’États ratés
[failed states] des Grandes Démocraties – comme Pinker les appelle, ces
gouvernements radicalement non-violents.
Mais pour en revenir
aux bombes à fragmentation, les États-Unis les ont utilisés massivement
au Vietnam et au Laos, en Irak et plus tard dans leur guerre aérienne
contre la Serbie, en 1999 (entre autres). Israël s’en est montrée elle
aussi particulièrement généreuse dans son agression du Liban, en 2006,
et notoirement dans les derniers jours de ce conflit, alors que la paix
était à portée de main, parsemant les champs de ces graines de mort et
d’horreur éparpillées à travers tout le pays. L’armée israélienne a
laissé derrière elle environ un demi-million de bombies après son
dernier assaut contre le Liban. Un commandant d’escadre de bombardiers
israéliens déclarait à ce sujet : « Ce que nous avons fait est démentiel
et monstrueux ; nous avons couvert des villes entières de
sous-munitions explosives » (Meron Rappaport, “IDF commander: We fired
more than a million cluster bombs in Lebanon” [Un commandant de forces
israéliennes déclare: nous avons largué plus d’un million de bombes à
sous-munitions au Liban] Haaretz, 12 septembre 2006). Mais sur ces
opérations là, les responsables américains et les médias n’avaient
aucune critique particulière à faire – sans parler de mises en gardes ou
de menaces ; douleurs inévitables de l’accouchement d’un Nouveau Proche
Orient – ou de son agonie.
Comme tous les grands médias, le
New York Times n’a jamais cité ni découvert un seul commandant des
forces israéliennes qui dénoncerait l’utilisation de bombes à
fragmentation par son pays comme « monstrueuse ». Son unique éditorial
sur le sujet ne donnait ni le nombre de bombes larguées ni aucune
précision sur le moment ou sur les zones où elles l’avaient été, ni sur
leurs effets. Il n’émettait pas non plus la moindre critique sur leur
utilisation par Israël et ne risquait surtout pas de la qualifier de
criminelle ou de monstrueuse. Dans la grande tradition de l’apologie de
nettoyage ethnique, l’info restait dûment aseptisée (“No Place For
Cluster Bombs,” 26 août 2006). On remarque aussi en regardant les
titres, que les articles du New York Times ne mettaient jamais en avant
le fait que les civils ou les zones civiles étaient la cible privilégiée
de ces bombardements et de leurs destructions – contrairement aux
articles sur la Libye de Kadhafi ou sur la Syrie d’Assad. S’agissant
d’Israël au Liban, ce qu’on peut trouver de plus proche serait quelque
chose comme : « Libanais et humanitaires découvrent le danger des
décombres » (25 août 2006), bien que le journal ait effectivement publié
un article où Human Rights Watch qualifie la politique israélienne de
crime de guerre (Kifner, 24 août 2006), et un autre qui donne quelques
détails sur la sauvagerie et le caractère anti-civil et foncièrement
délétère de l’agression israélienne (Worth et Kifner, 25 août 2006).
A l’instar d’Israël, les États-Unis ont refusé de signer la convention
de 2008 sur les bombes à sous-munitions, qui en interdisait
l’utilisation (la Russie, la Chine et plusieurs autres pays aussi
d’ailleurs). D’après Richard Norton-Taylor, “Amnesty International,
Oxfam, et Article 36 – un groupe chargé de la coordination de
l’opposition à ce type d’armement – auraient déclaré que dans les
pourparlers sponsorisés par les États-Unis, les préoccupations des
humanitaires avaient été totalement laissées de côté, et qu’ils en
appelleraient aux Britanniques mercredi prochain pour tenter d’empêcher
les USA d’avaliser ce qu’ils considèrent comme un « permis de tuer » à
coup de bombes à fragmentation » (“US pushing UN to lift ban on cluster
bombs, say campaigners” Le Guardian, 22 novembre 2011). Mais de leur
côté les Américains assurent que les derniers modèles de CBU [Cluster
Bomb Unit] ont une action vraiment ciblée, avec un taux d’échec très
bas. On doit donc supposer que les CBU dont dispose l’armée syrienne
sont les anciens modèles, ceux qui sont mauvais. Ou peut-être les
États-Unis, leurs alliés et leurs clients – c’est-à-dire « les bons »
quel que soit le conflit – seraient en réalité les seuls à pouvoir
détenir et utiliser des bombes à fragmentation.
L’une des
principales caractéristiques des bombes à fragmentation et de leur
utilisation, c’est la place privilégiée des enfants parmi leurs victimes
– les responsables américains et les médias se montrent d’ailleurs
particulièrement sensibles au sort des enfants dans les conflits armés.
Le président Obama ne pleurait-il pas récemment sur celui des enfants
tués à Newtown, au Connecticut ? Les médias n’étaient-ils eux aussi pas
particulièrement émus par cette tragédie ? Bon, d’un autre côté, on a
ces 500 000 enfants atteints de malformations au Vietnam, un pays où des
centaines de milliers d’autres ont été tués, mutilés, traumatisés sans
que cela suscite grand-chose comme intérêt, regrets, voire compensation
ou assistance post-conflit aux victimes (si ce n’est 18 années de
boycott punitif).
Il y a aussi la fameuse réponse de Madeleine
Albright en 1996, au sujet de la mort de 500 000 irakiens de moins de
cinq ans victimes des « sanctions de destructions massive » : « Ça vaut
bien ce prix là ! ». Cette réponse est passée littéralement comme une
lettre à la poste dans nos médias polarisés, sans susciter d’indignation
outrée ni de réactions particulières. Et puis il y a aussi ce continuum
de « frappes ciblées » de nos drones, contre des « militants » – avec
leur cortège de « négligences » [casualties] ou « dommages collatéraux »
en bas âge – dirigés par le même Obama éploré, et suscitant toujours
aussi peu d’émotion ou de réactions dans nos médias. Dans la région de
Fallujah, en Irak, on constate une extraordinaire augmentation du nombre
de malformations congénitales, de fausses couches et d’enfants
mort-nés, dus à l’utilisation massive d’armes et munitions de toutes
sortes par l’armée américaine dans ce secteur, et qui devient une
véritable « crise de santé publique » (Sarah Morrison, “Huge Rise in
Iraq Birth Defects Linked to US Cluster Bombing,” The Independent [UK],
15 octobre 2012).
Nos médias ne se sont jamais spécialement
intéressés au sort de ces enfants tués ou mutilés au loin, même lorsque
nos dirigeants proclament que chaque vie humaine est précieuse. A
franchement parler, la vie ou la santé des minots de chez nous, aux
États-Unis même, leur est tout aussi indifférente. Combien sont
massacrés dans les rues des ghettos, sans même parler de ceux qui, de
plus en plus nombreux, peuvent à peine survivre dans un monde
d’inégalités croissantes où le système social s’effondre.
Le
niveau d’hypocrisie des représentants de l’establishment lorsqu’ils
parlent d’armes chimiques, de bombes à fragmentation ou du sort des
enfants dans le monde est littéralement vertigineux. Mais ce qui est
pire que chutzpah, c’est lorsque Clinton et Obama, pontifiant et mettant
en garde la Syrie sur ses armes chimiques et ses bombes à
fragmentation, ne semblent même pas conscients de l’arrogance et de
l’indécence de leur flagrant double standard (deux poids deux mesures).
Apparemment, ils ne doutent même pas une seconde que leurs messages
moralistes sont aussi purs qu’apolitiques. Et nos médias de masse
emboitent le pas, tout empressés de faire valoir à qui mieux mieux cette
manière de voir pire que chutzpah !
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